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Aristote
La rhétorique I, 1

du Juge et de la contingence "humaine"

V. Parmi tous les hommes, les uns pensent que les lois doivent prononcer dans tel sens, et les autres, en admettant l'appel aux passions, interdisent tout ce qui est en dehors de l'affaire, comme on le fait dans l'Aréopage ; et c'est là une opinion juste. Il ne faut pas faire dévier le juge en le poussant à la colère, à la haine, à la pitié. C'est comme si l'on faussait d'avance la règle dont on va se servir.

VI. De plus, il est évident que, dans un débat, il faut montrer que le fait est ou n'est pas, ou bien a été ou n'a pas été, et ne pas sortir dé là. Est-ce un fait de grande ou de faible importance, juste ou injuste, voilà autant de points que le législateur n'a pas déterminés ; il appartient au juge lui-même de les connaître et ce n'est pas des parties en cause qu'il doit les apprendre.

VII. Il convient donc, par-dessus tout, que les lois, établies sur une base juste, déterminent elles-mêmes tout ce qui est permis et qu'elles laissent le moins possible à faire aux juges. En voici les raisons. D'abord, il est plus facile de trouver un homme, ou un petit nombre d'hommes, qu'un grand nombre qui soient doués d'un grand sens et en état de légiférer et de juger. De plus, les législations se forment à la suite d'un examen prolongé, tandis que les décisions juridiques sont produites sur l'heure, et, dans de telles conditions, il est difficile, pour les juges, de satisfaire pleinement au droit et à l'intérêt des parties. Enfin, et ceci est la principale raison, le jugement du législateur ne porte pas sur un point spécial, mais sur des cas futurs et généraux, tandis que les membres d'une assemblée et le juge prononcent sur des faits actuels et déterminés, sans laisser d'être influencés, souvent, par des considérations d'amitié, de haine et d'intérêt privé, ce qui fait qu'ils ne peuvent plus envisager la vérité avec compétence, mais que des sentiments personnels de joie ou de peine viennent à offusquer leurs jugements.

VIII. Si, sur tout le reste, nous le répétons, il faut laisser le moins possible d'arbitraire au juge, c'est à lui qu'il faut laisser décider si tel fait a existé, existera, existe, oui ou non, attendu que le législateur n'a pu prévoir cette question

IX. S'il en est ainsi, c'est, on le voit, traiter un sujet étranger à la cause que de déterminer d'autres
points, comme, par exemple, qu'est-ce que doit contenir l'exorde, ou la narration, ou chacune des autres parties d'un discours ; car ces moyens ne tendent à autre chose qu'à mettre le juge dans tel ou tel état d'esprit. Mais, sur le chapitre des preuves oratoires, ils n'expliquent rien, et pourtant c'est par les preuves que l'on devient capable de faire des enthymèmes.


« Aussi, dans plusieurs cités, la loi interdit-elle, comme je l'ai dit plus haut, de parler hors de la cause ; dans les délibérations, les auditeurs y veillent suffisamment eux-mêmes » (I, 1355 a).

« Si donc on appliquait à tous les jugements, la règle... actuellement suivie dans quelques cités, lesquelles sont précisément les mieux policées, ces auteurs n'auraient plus rien à dire. Tous les peuples sont d'accord sur ce point ; mais les uns pensent que les lois doivent en faire mention ; les autres se contentent de la pratique et empêchent de parler hors du sujet, comme à l'Aréopage ; et tous ont raison. Car il ne faut pas pervertir le juge en le portant à la colère, la crainte ou la haine ; ce serait fausser la règle dont on doit se servir » (I, 1354 a).

 

-DEFINITIONS-


L'enthymème est un syllogisme qui part de prémisses vraisemblables ou des signes. Aristote, Organon III : les Premiers Analytiques, 1992, II, 27, p. 3232.
En vertu de ses prémisses, l'enthymème est un syllogisme rhétorique, alors que le syllogisme tout court (dont les prémisses sont vraies)
relève du domaine philosophique ou scientifique. (Aristote, Organon IV : les Seconds Analytiques, I, 63).
La deuxième définition concerne la forme ou la structure de l'enthymème. C'est dans sa Rhétorique, qu'Aristote reprend la même définition de l'enthymème et l'élargit en ajoutant que si l'une des prémisses de l'enthymème est connue, elle peut ne pas être exprimée. L'enthymème devient alors un raisonnement elliptique ou un syllogisme abrégé : ... en effet, si l'une des prémisses est connue, il n'est même pas besoin de l'énoncer ; l'auditeur la supplée ; par exemple, pour conclure que Dorieus a reçu une couronne comme prix de sa victoire, il suffit de dire : il a été vainqueur à Olympie ; inutile d'ajouter : à Olympie, le vainqueur reçoit une couronne ; c'est un fait connu de tout le monde. [Aristote, Rhétorique, I, 2, 1357 a4] La troncation ne s'arrête pas là, car l'enthymème (qui est déjà un syllogisme abrégé) peut être abrégé à son tour et devenir une maxime : La maxime est une formule, exprimant non point les particuliers, par exemple quelle sorte d'homme est Iphicrate, mais le général (...) ; Il n'y a point d'homme qui soit libre est une maxime, mais, si l'on ajoute ce qui suit immédiatement, c'est un enthymème : car il est esclave ou de l'argent ou de la fortune » (qui devient un enthymème si on rajoute la cause, car on est esclave de l'argent ou de la destinée). [Aristote, Rhétorique, II, 1394 a]
Par ailleurs, le Stagirite distingue deux types d'enthymème, à savoir, des enthymèmes démonstratifs (qui servent à démontrer qu'une chose est ou n'est pas et qui concluent des prémisses sur lesquelles on s'accorde) et des enthymèmes réfutatifs (qui tirent des conclusions en désaccord avec celles de l'adversaire) (Aristote, Rhétorique, II, 1396 b). Ces derniers sont des enthymèmes par excellence, car par un
rapprochement bref des contraires, l'orateur obtient une grande force persuasive. Il s'ensuit que l'enthymème est à cheval sur la logique (il est syllogisme) et sur la rhétorique (ses prémisses ne sont pas vraies mais prétendent seulement l'être). Il peut donc démontrer le vrai et le faux, une chose et son contraire. Ajoutons à cela qu'à l'époque d'Aristote, le mot enthymème garde toujours son sens premier qui est celui de « pensée, idée, réflexion ». Ainsi, dès le début, la notion d'enthymème est assez polémique, car elle présuppose plusieurs choses à la fois.
 

Dr. André-Charles PUMA

LA THÉORIE DE L’INCOMPLÉTUDE NORMATIVE & TEXTUELLE

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